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La Petite Forge de Bigny, à Vallenay

Le site de « La Petite Forge » est situé sur une île entre la rivière Cher et un canal qui avait été créé pour les activités de cette industrie. « La Petite Forge », le canal ainsi que le barrage, existent déjà sur la carte de Cassini.

A la fin du Moyen-âge, Bigny est situé sur le territoire très boisé d’un domaine seigneurial. Le Marquis Charles de Bigny, qui est l’un des grands écuyers de François 1er, est voué à la métallurgie par une convention d’exploitation d’une forge « faisant fer par eau » en date du 7 septembre 1573. Les Marquis de Bigny, propriétaires des forges (créées sous l’administration de Colbert), font construire en amont une digue barrant le Cher afin d’alimenter le canal de dérivation en eau et faire tourner les roues à aubes.

Quand ont lit dans les chroniques qu’en 1640 la famille de Bigny obtient le droit de construire sur le Cher une digue de fagots, cela nous évoque un ouvrage rudimentaire. Or il n’en est rien, il s’agit d’une technique encore en usage ailleurs, technique qui permet la construction d’infrastructures hydrauliques considérables et durables. En période de basses eaux on enfonçait dans le lit de la rivière des pieux à intervalles réguliers dans lesquels on entrelaçait des baliveaux. Devant cette palissade rudimentaire, on entassait des fagots et des fascines. A ce stade du travail, en partant d’une des rives, on déversait sur le devant des fagots, de la terre, la plus argileuse possible. Ainsi, de proche en proche, on arrivait à conduire l’eau dans le canal de dérivation. Ce travail, qui était capable de durer plusieurs siècles, offrait l’avantage, en période d’eaux basses, de permettre le passage des bêtes de selle ou de bât, et même en été des « voiturons » d’autant plus que le canal était presque en face d’un pont carrossable facilitant le passage d’Allichamps au Château de Bigny et à Vallenay.

Le minerai travaillé était extrait de sites dans un rayon de 10 km. En 1770, le minerai vient de Lespinasse, un haut-fourneau et une fonderie sont installés et produisent environ 375 tonnes de fonte par an, convertie en fer doux par la suite. Le produit transformé est commercialisé et acheminé via le Cher vers Nantes ou vers l’Auvergne. L’exploitation du site se révèle relativement performante : dans les années 1780 on parvient même à y produire des canons (Robin). Les seigneurs de Bigny étaient donc de puissants maîtres de forge.

Un texte de 1837 rapporte que celle-ci se compose d’un haut-fourneau, d’un lavoir à minerai mû par une roue hydraulique, d’une forge à quatre feux et à deux marteaux, d’une fonderie anglaise, de deux trains de cylindres lamineurs et de trente-huit bobines de tréfilerie. Une machine à vapeur de la force de trente chevaux est en outre destinée à suppléer à l’insuffisance des eaux. Bientôt une seconde machine de cent chevaux sera installée. Cette usine consomme annuellement quarante mille stères de bois à charbon et huit mille hectolitres de houille. Ajoutons que le minerai était trouvé sur place et que le bois provenait d’Arpheuille et de Meillant. Traité au charbon de bois, le fer était particulièrement renommé (cf. La vie des Mineurs de Chambon). L’usine occupait 36 ouvriers (sans compter les contremaîtres, les muletiers, les charbonniers et les bûcherons). Les autres emplois étaient également nombreux puisqu’on sait qu’à la forge il y avait cent vingt-six mulets et cent dix-neuf ânes chargés du transport du minerai et du charbon. Un texte retrouvé en mairie laisse entendre que le « Champ de vaine pâture » aurait été donné par la famille Augier à Bigny, pour la construction de logements pour les ouvriers.

 

La forge au XIXe siècle

A la suite de partages au début de ce siècle, les forges passèrent aux mains de la famille d’Osmond, ancêtre du duc de Maillé, propriétaire du château de Châteauneuf-sur-Cher. Le cadastre de 1820 indique que le marquis d’Osmond était propriétaire de la forge et de ce qui l’entoure, tandis que le baron Augier (descendant des seigneurs de Bigny) possédait le château et les terres voisines. Vers 1830, M. Gallicher est directeur des forges de Bigny. Son fils Louis, sorti ingénieur de Centrale en 1837 à 23 ans, vient aider son père, puis en 1839 prend la direction de l’usine. La forge était prospère à cette époque et le resta longtemps encore. L’usine se compose de :

– un haut-fourneau au charbon de bois avec un lavoir à mine sur le bief avant,

– quatre feux de forge au charbon de bois avec deux marteaux,

– cinq fours à réchauffer la houille,

– une fonderie avec deux trains de laminoirs et trente-huit bobines de tréfilerie.

etpour le travail on compte :

– dix-neuf ouvriers au haut-fourneau,

– douze forgerons et six aides aux feux de forge,

– vingt ouvriers au laminage,

– douze ouvriers à la tréfilerie,

– quatre ouvriers aux fours à réchauffer,

– trente ouvriers à l’extraction du minerai,

– soixante-dix transporteurs et voituriers (minerai, charbon de bois, etc…).

On produit mille tonnes de fonte affinée sur place (on sait que cent tonnes de minerai donnent huit tonnes de fer, que le haut-fourneau fonctionne toujours au bois et que les fours à réchauffer de la forge consomment huit cents tonnes de houille). Des statistiques de 1870 montrent que la majeure partie de la population avait son emploi à « l’usine ». On trouve sur les listes électorales et à l’Etat-Civil tous les corps de métiers, depuis le lamineur, le tendeur, le routier… jusqu’au marteleur. Un autre maître de forges, très actif, fut vers 1875 M. Tremeau.

 

En 1889, les forges s’arrêtent ; on commençait à s’apercevoir des difficultés de rentabilité (transport du charbon, concurrence, etc.). Aussitôt la population du village baisse ; 1876 : 1 443 habitants ; 1881 : 1 350 ; 1891 : 1 049 ; 1896 : 957 ; 1901 : 901 habitants.

En 1905, M. Clément Labbé, venu de St Florent, reprend la forge qui fonctionne tant bien que mal jusqu’à la guerre de 1914-1918. En 1918, M. Véry le remplace pour y travailler le bois (menuiserie, parqueterie); puis il achète une partie des « ordons » du bois de Bigny et fait construire vers 1920 de nouvelles usines (fabrication de coffres d’accumulateurs pour les chemins de fer, puis installation d’une chaînerie électrique : on y fait du grillage et des pointes). Un embranchement de chemin de fer est créé. Ainsi, l’industrie métallurgique est revenue à Bigny ; mais la vieille forge est abandonnée et toute l’activité se retrouve transportée dans les nouveaux bâtiments (usine au bout du canal).

Il faudra attendre les années précédant la Seconde Guerre mondiale pour voir reprendre vraiment l’activité industrielle de Bigny. Vers 1938, l’usine de M. Véry reprise par M. Valentin est acquise par la Sté Métallurgique de Gorcy. Cette importante société lorraine doit se replier en raison des menaces de guerre Un moment, même, Bigny et Vallenay recevront toute la population de la commune de Gorcy et notamment tous les cadres de l’entreprise. La guerre terminée, on hésite à supprimer l’usine de Bigny pour reporter toute l’activité dans l’Est. Finalement Bigny non seulement tiendra, mais s’étendra. La SMG, devenue la Sté des Hauts Fourneaux de Saulnes et Gorcy conserve à Bigny une affaire très prospère.

 

En 1931, c’est le pharmacien parisien Canone (l’inventeur des Pastilles Valda) qui rachète l’usine. Son fils Jacques, pharmacien lui-même, charge un ingénieur chimiste, Serge Vernudachi, du développement d’une nouvelle entreprise à vocation chimique. A partir de 1936, commence à s’édifier une nouvelle usine destinée à l’électrolyse du chlorure de sodium et on remet en état digue et canal. En 1947, Jacques Canone vend l’usine à la firme Cotelle et Foucher (Javel la Croix). Mais bientôt Serge Vernudachi (demeuré directeur général de l’usine) souhaite trouver un autre débouché. Il pense à fabriquer et à blanchir au chlore de la pâte de paille. C’est une réussite en 1953 ; l’usine porte le nom de Cellulose de Bigny. A la suite, l’usine sera reprise par la Société Walton et Place qui va en faire une véritable papèterie. Le 1er janvier 1972, un processus de fusion aboutit a la création de la SOCAR. Quelques années plus tard, cette même firme fait construire de nouveaux ateliers et créait une caisserie. Utilisant les « krafts » produits par la Cellulose du Pin, cette nouvelle usine produit des emballages en carton ondulé. Bigny – Vallenay avait retrouvé une activité industrielle.

 

Que reste-il des anciennes forges ?

D’après le plan de 1830 : Une maison de maître; Logement des ouvriers (en prolongement); Peut-être la porte d’entrée d’un four.  Une très belle construction que l’actuelle usine a fait restaurer. Une maison de maître à la « Petite Forge » achetée en 1983 par Madame Bouvard qui répare les méfaits de 10 ans d’abandon. C’est également grâce à sa clairvoyance que le site de la petite forge a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques le 21 mars 1991. Cette protection concerne l’ancien logement d’ouvriers (construit vers 1835, c’est un bâtiment novateur car il comporte trois pièces), elle couvre aussi les façades et les toitures de l’ancienne pointerie, de la maison des maîtres, du bâtiment annexe, ainsi que l’ancien canal de dérivation construit en 1841.

 

Aujourd’hui le site est menacé

« La Petite Forge » est aujourd’hui un gite rural. Un projet dont l’arrêté devrait être pris bientôt veut supprimer le barrage en amont de la propriété qui alimente le canal. Le barrage devrait être détruit en juillet de cette année. L’enquête publique commence le 22 février 2011 et va durer 1 mois. Si le barrage est supprimé, l’eau n’arrive plus dans le canal. Le barrage appartient à l’Etat et le canal à une société privée « Smurfit Socar ». Un projet mené par la mairie de Bigny Vallenay est de racheter le canal, de le fermer à l’entrée et à la sortie, et d’en faire un plan d’eau alimenté par les eaux de pluie et éventuellement un système de pompage, avec les désagréments que cela engage. La suppression du barrage, et par conséquent le projet de la mairie, modifie, sur le fond et la forme, l’existant, à savoir un canal et l’environnement d’un site protégé ! Concernant la production d’hydroélectricité : 8 dossiers de sociétés souhaitant utiliser le barrage pour faire de l’électricité ont été déposés. Objection, l’État demande à ce que ce soit ces sociétés qui financent les travaux d’aménagement de passe à poisson… travaux estimé à 1 600 000 euros. Et pour se protéger d’un éventuel repreneur le préfet a pris un arrêté refusant systématiquement la possibilité d’obtenir un droit d’eau pour produire de l’électricité. Concernant nos droits d’eau, c’est à nous de prouver que nous en avons un !

Cyril Jouneau

1- Schéma du site. ; 2 – Carte de Cassini. ; 3 – La Petite forge. ; 4 – Le vannage entrée canal de dérivation. ; 5 – Usine ; 6 – La maison de maitre du XIXe siècle. ; 7 – Le barrage incriminé..