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Le naturaliste Pierre Belon (1517-1564) et les moulins

par Gérard Plommée

 

Enfant de Cérans-Foulletourte (72), petit-fils du meunier  d’Oizé (1), le célèbre naturaliste du Haut Maine a laissé une œuvre majeure concernant la flore et la faune. Ses écrits et ses dessins font toujours référence auprès des spécialistes au XXIe siècle. Pierre Belon fut aussi un grand voyageur observant les us et coutumes des pays visités, notant tout ce qui le surprenait, n’existait pas dans le royaume de France ou ce qui y ressemblait.

Il observe et décrit des moulins dans son ouvrage « Voyage au Levant, Les observations de Pierre Belon du Mans de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Turquie, Judée, Egypte, Arabie et autres pays étranges », ouvrage publié en 1553.

 

 

Chapitre 49 : en Grèce, « J’ai vu des moulins qui meulent a si peu d’eau que le ruisseau n’a son cours plus gros que le bras. Car ils maçonnent un réservoir en lieu bas, ayant la partie d’en haut bien large. Le bas est fait en étrécissant comme un entonnoir, où il y a un pertuis dont l’eau sort de si grande roideur, que donnant contre une petite roue faite d’autre manière que ne sont les nôtres, elle pourrait faire tourner quelque grande meule qu’on voudrait ».

 

Pierre Belon semble nous décrire un moulin à roue horizontale (roudet), connu dans le Sud de la France et utilisée sur tout le pourtour du Bassin méditerranéen. Ce que remarque Pierre Belon, c’est le « réservoir », l’étang de retenue d’eau pouvant être très grand et ainsi contenir un potentiel hydraulique avantageux.

 

Rapporta-t-il ce principe dans son Maine natal ? C’est possible, même si l’archéologie n’a pas encore repéré de telles structures dans nos régions. Ce qui nous incite à émettre cette hypothèse, c’est un moulin (moulin de Beaumont ?) proche du moulin de Rouveau, sur la commune d’Oizé. Mentionné sur la carte de Jaillot (3), de 1706, il ne l’est plus sur la carte de Cassini, milieu du XVIIIe siècle (4). Mais sur le cadastre napoléonien de Cérans-Foulletourte de 1823, nous avons toujours un immense étang de retenue « le réservoir »(5) avec à son extrémité une petite parcelle carré, vestige du moulin disparu ! Pierre Belon a-t-il persuadé son oncle meunier de Rouveau de construire un moulin à roue horizontale ? Difficile de le prouver, seulement avec des documents d’archives et des hypothèses… La dénivellation de la parcelle de l’étang et de la pièce de terre située en dessous permettrait de le penser !

 

Chapitre 52 : en Turquie, « Les minières de Siderocapsa… les métaux y sont affinés par le labeur tant des Albanais, Grecs, Juifs, Valaques, Cercasses, et Serviens, que de Turcs. Il y a de cinq à six cents fourneaux épars par les montagnes de Siderocapsa… » Les noms dont ils usent… en exprimant les choses métalliques ne sont ni grecs, ni turcs, car les Allemands qui commencèrent nouvellement à besogner aux susdites mines ont enseigné aux habitants à nommer les choses métalliques ès terres et instruments des minières en allemand, que les étrangers tant Bulgares que Turcs ont retenus…

 

Toutes ces usines de la première révolution industrielle européenne, ayant eu lieu entre les XIIIe et XVe siècles, ont été parfaitement dessinées par Agricola, un contemporain de Pierre Belon et du très célèbre dessinateur allemand Dürer.

Il est très intéressant de noter l’avance technologique des Allemands dans ce domaine de l’industrie du fer ; ainsi que la coopération germano-turque dans l’activité industrielle. Cette entente entre Allemands et Turcs (que voulait contrecarrer François1er, d’où son envoi d’ambassades à Constantinople auprès de Soliman le Magnifique, et dont Pierre Belon étant membre d’une de ces ambassades) est un fait historique redondant. L’alliance germano-turque lors de la Première Guerre mondiale et l’immigration massive de travailleurs turcs dans l’Allemagne actuelle sont des témoignages de cette entente séculaire.

Chapitre 53 : en Turquie, « Description de plusieurs autres singularités trouvées ès susdites mines, et autour des montagnes dudit pays ».

…(description détaillée de Pierre Belon sur la technique des fourneaux ; dès qu’un fourneau est rempli, il s’agit de l’oxygéner pour faire monter la température et obtenir la fusion du mélange minerai-charbon ; d’abord on allume le fourneau à sa base) …Cela font-ils toujours pour la première fois, et puis allument le feu au charbon et laissent écouler l’eau au-dessus de la roue, laquelle en tournant fait souffler le feu, qui n’arrête guère à allumer le charbon, «  et petit à petit en se consumant et diminuant fait fondre la mine. La soufflerie dure ainsi jour et nuit sans cesse… ».

Le moulin actionne en continu d’énormes soufflets jusqu’à ce que tout le mélange minerai-charbon dans le fourneau soit porté à incandescence ; alors on peut commencer la coulée du métal en fusion. Les aciéries modernes procèdent toujours de la même façon avec des méthodes sophistiquées, mais le principe de base reste le même.

 

Chapitre 55 : en Thrace, le long de la rivière de Strimone, « Ce fleuve est large en plusieurs endroits, et ès autres lieux fort étroit. Il est souvent retenu par écluses, qui sont expressément faites pour les moulins, comme ès rivières de ce pays-ci. Les roues ne sont pas virées de moulins qui passent par une auge ou canal, mais à la façon des moulins qui sont nageant sur la Loire… Les meuniers qui meulent sur la rivière de Strimone parlent grec, desquels j’ai appris à nommer les poissons de nom vulgaire tels qu’ils pêchent en la rivière, comme s’ensuit : cheriscaria, cephalos, glainon ou glanos, c’est-à-dire silurus, autrement hiena, platanes, chelli, turnes, grinadies, moustacastos ou mystus, qui est un barbeau. »

 

Pierre Belon évoque les moulins-bateaux (qu’il a vu lui-même sur la Loire), autrefois très nombreux au Moyen Âge en France et en Europe… et encore jusqu’au XIXe siècle.

 

Chapitre 69 : toujours en Thrace, non loin de Constantinople, « Il y a plusieurs moulins à vent, …et meulent à huit ailes ou bras, comme tous autres moulins à vent en Turquie, et non à quatre comme les nôtres ».

Pierre Belon mourut en avril 1564, assassiné par un rodeur en traversant un soir le bois de Boulogne pour rentrant chez lui. Dommage qu’il ne nous ait pas dessiné de moulins, mais quel endroit banal lorsqu’on a vécu toute son enfance dans des moulins du Maine comme Pierre Belon !

 

Grâce à cet article, j’espère avoir démontré que Pierre Belon était un grand connaisseur des moulins  , mais c’est une évidence lorsqu’on sait qu’il est issu d’une lignée de meuniers et qu’il vécut son enfance à Oizé entre le moulin de Boisard appartenant à ses grands-parents, le moulin de Rouveau tenu par son oncle Jehan et le moulin de Bondicot (propriété du prieuré d’Oizé) tenu par son oncle Hubert.